Philippe Siriot


Extraits d’un carnet de suivi d’un couple de Chevêche Athéna en saumurois

40 ans que je passe très régulièrement en voiture devant cette ferme inhabitée depuis 1 an et rien jusqu’alors ne m’avait attiré. Mais ce soir-là vers 18 heures, il fait encore bien jour ce 10 avril, une forme retient mon attention. Il y a quelque chose d’inhabituel sur l’un des poteaux du portail d’entrée. Emporté par l’élan il me faut 100 m pour freiner,  faire demi-tour et découvrir posé sur le haut du pilier une petite boule de plume de couleurs rousses tachetées de blanc crème d’environ 20 cm avec de grands yeux dorés qui n’a pas bougé malgré mon manège. Une chevêche Athéna.

 

Nous sommes restés un bon ¼ d’heure à nous regarder, moi bien caché derrière les vitres de la voiture, avant qu’elle ne s’envole. C’était ma première véritable rencontre avec cette petite chouette à la morphologie et aux mimiques amusantes qui d’emblée éveille la sympathie et la curiosité.

 

S’en suivirent  recueil d’informations et 3 mois d’observations sur le terrain.

 

La ferme est située à l’écart d’une commune saumuroise dans un petit hameau de 5 habitations. Aujourd’hui elle est entourée de prairies d’herbes basses parsemées de bosquets, de champs de cultures céréalières et de vignes. A proximité s’étend aussi un petit bois. Le terrain est légèrement vallonné. Autrefois des vergers couvraient une partie des champs et la route était bordée de saules têtards.

 

Un ancien habitant de la ferme m’informe que la présence de la chevêche  sur le site est ancienne. Il se rappelle qu’au début des années 1960, son père lui interdisait d’aller déranger les petites chouettes qui nichaient dans les granges.

 

Dès le lendemain à la même heure je suis de retour dans mon poste d’observation motorisé. Mais point de chevêche. Il me faudra patienter jusqu’à la tombée de la nuit pour la voir apparaitre sur la cheminée en tuffeau de l’habitation. Elle reste là un bon moment, scrutant son environnement. Elle tourne la tête de droite à gauche effectuant des rotations qui peuvent atteindre 270°. Soudain elle quitte son poste d’observation et, par un vol onduleux et silencieux, se dirige vers une grande ouverture percée à l’étage de la grange. Elle se pose sur l’appui extérieur. Une autre chevêche vient la rejoindre. Les plumages sont identiques, rien ne les différencie, hormis peut-être une légère différence de taille et de teinte du masque facial. Mais impossible  pour le néophyte que je suis de distinguer le mâle de la femelle.

 

13 avril. Temps couvert. Je suis sur les lieux vers 19 heures. Je patiente une bonne heure. Une chevêche sort d’un trou dans la toiture de l’habitation, il manque une ardoise, et se pose sur le faitage. Elle émet des «  cou-hou » « cou-hou » très régulièrement. Le volume sonore est conséquent contenu de sa taille. A chaque son sa gorge claire devient bien apparente. Au cours des 3 mois d’observation, j’entendrai 5 à 6 cris ou chants distincts, dont l’un proche d’un miaulement, ce qui est bien peu au regard des possibilités de la chevêche d’émettre une vingtaine de sons.

 

15 avril. Couvert. Une chevêche est perchée sur le toit lorsque j’arrive à proximité de la ferme. Il est 20 heures. Ce soir elle ne reste guère en place, alternant différents perchoirs : sur la cheminée en tuffeau, sur la cheminée en terre cuite, sur le toit de l’habitation, sur le faitage de la grange, sur le poteau de téléphone qui relie la ferme au réseau. Sur chacun d’entre eux, elle adopte la même attitude. Elle s’immobilise, scrute l’espace qui s’ouvre devant elle, puis après un temps change d’endroit. Vers 21 heures elle s’éloigne de la ferme, la nuit tombe. J’observerai à maintes reprises ce comportement.

 

17 avril. Je modifie l’heure de ma venue sur le site. 7 heures 30. Beau soleil. Les chevêches se montrent à la grande ouverture de la grange. Elles rentrent, ressortent par une autre ouverture, rentrent, ressortent par une nouvelle. Leur va- et- vient dure jusqu’à 10 heures puis elles partent vers les champs.

 

21 avril. Bruine dans la soirée. Une chevêche quitte la ferme au moment où j’arrive sur les lieux. Elle revient vers 20h45 et se pose à proximité du trou dans la toiture. Elle tient un coléoptère dans son bec. La seconde  chevêche sort du toit. Elle attrape une partie de l’insecte avec le bec et essaye de le tirer dans sa direction. Mais la première chevêche résiste un temps avant de lâcher la proie.

 

28 avril. Venteux. 19 heures 45. Une chevêche sur le toit. Elle essaye d’attraper les hirondelles qui passent à sa proximité en sautant sur place.

 

9 mai. 19 heures 30. Il pleut. Une chevêche se pose sur la cheminée en terre cuite de la maison d’habitation. Elle reste un bon ¼ d’heure immobile sous la pluie battante, puis part en direction des prairies. J’entends son chant au loin.

 

12 mai. Nuageux. 20 heures 30. Les deux chevêches sont sur le toit. L’une à la base de la cheminée en terre cuite, l’autre à son sommet. Elles font chacune leur toilette : lissage des plumes, grattage du bec. La chevêche perchée le plus haut vient se poser sur le dos de la seconde qui aussitôt se penche en avant. Le mâle prend le temps de regarder dans toutes les directions, puis avance son bec vers le cou de la femelle en poussant des petits cris. La femelle se positionne à l’horizontal, le mâle bat des ailes, puis s’envole très rapidement. L’accouplement n’a duré que quelques secondes.  J’entends des petits miaulements, puis chacun retourne à sa toilette. J’assisterai à 3 accouplements au cours des 3 mois, dont le dernier début juin.

 

14 mai. Nuageux. En plein après-midi, une chevêche plonge du toit sur la route pour capturer des insectes.

 

16 mai. Nuageux. 20 heures 30. Une chevêche revient de la chasse avec un lombric. Transmission de nourriture. 21 heures, une chevêche se perche sur la cheminée en terre cuite, elle reste immobile, fermant les yeux, fait-elle une sieste ? Dès qu’une corneille passe trop près, elle  descend à l’intérieur du conduit.

 

Depuis le début de mes observations, j’essaye de faire des photos des chevêches, mais je suis trop bas et trop loin. Les clichés ne sont pas très bons. Constatant que les chevêches ne sont pas dérangées par les véhicules qui passent au pied de la ferme. Je fixe une plateforme en bois sur les barres de toit de ma voiture et j’y déploie  ma tente affût. Je stationne  devant la ferme et grimpe avec mon appareil photo dans ma cachette 1 heure et demie environ avant l’apparition des chevêches. Je suis ainsi à bonne hauteur et proximité sans déranger. Il n’y a que les automobilistes pour s’étonner.

 

25 mai. Partiellement ensoleillé. 21 heures. Une chevêche chasse dans la prairie devant la ferme. Elle vole très près du sol. Elle effectue une pirouette en vol et s’abat dans l’herbe. Elle repart sans capture. Plus loin elle effectue un vol stationnaire à 1 m du sol avant de plonger à nouveau. Deux corneilles viennent l’attaquer. Elle se réfugie sur la cheminée en terre cuite de la ferme. De là, après un temps d’observation, elle fond à nouveau dans l’herbe et retourne sous la toiture avec une proie.

 

26 mai. Très grosse pluie. Aucune observation malgré une attente de 19 à 22 heures.

 

30 mai. Nuageux. 21 heures 30. Une chevêche chasse en survolant la route à basse altitude.

 

5 juin. Nuageux. 21 heures 15. Après un accouplement, Le mâle part en direction des vignes, la femelle reste à proximité du trou dans la toiture. Elle fait sa toilette. Le mâle revient vers 22 heures.

 

7 juin. Eclaircies. Une chevêche perchée sur la cheminée en terre cuite. Son positionnement me permet d’observer ses serres très acérées.

 

23 juin. Nuageux. Je n’aperçois plus qu’une seule chevêche depuis le 5 juin. Le couple a-t’ il des petits ? La femelle est ’elle assidue au nid ? Ce sont les questions que je me pose à ce stade du suivi. Il aurait fallu pour le savoir que je pénètre dans les bâtiments de la ferme ; ce que je me suis refusé à faire.

 

Fin juin, début juillet le temps est nuageux,  pluvieux. Je n’aperçois qu’épisodiquement une chevêche sur le toit de la ferme.

 

Mi-juillet mon départ en vacances met fin à ce suivi. Depuis mon retour mi-août je n’ai pas revu les chevêches. Peut-être l’an prochain en avril, il est dit que la chevêche peut être fidèle d’une année sur l’autre à une cavité de nidification.

 

 

 



Vie de famille chez les pies grièches écorcheurs

C’est dans les tous premiers jours de mai que la Pie-grièche écorcheur revient sur son site de nidification après un voyage qui a débuté au sud de l’Afrique. Bien qu’elle ait parcouru une dizaine de milliers de kilomètres, pas question pour elle de se reposer. Le temps est compté. La reproduction devra être assurée avant début août, date des premiers départs pour une nouvelle migration. Cent jours c’est bien court. Mais pas d’inquiétude, « l’horloge interne » de la Pie-grièche est programmée en ce sens. L’observation et la prise de photographies sur le terrain en Maine et Loire de deux couples en donnent un aperçu :

 

La formation des couples est rapide. Dès le 10 mai, les premières parades commencent. Le mâle se perche sur des points culminants de son territoire et émet des petits cris pour attirer une femelle. Lorsque l’une d’entre elles accepte ses appels. Le mâle se pose à ses côtés. Il s’étire de tout son long, lui présentant sa gorge blanche dressée pour l’impressionner, frétille autour d’elle, puis soudain s’envole pour capturer des proies qu’il lui offre. La scène se répète à plusieurs reprises au cours de la première journée de contact. En moyenne 8,4 offrandes par heure.

 

Le mâle et la femelle qui mesurent tous deux environ 18 cm de longueur et 28 cm d’envergure, se distinguent facilement. Ce que l’on observe en premier chez le mâle c’est son large bandeau oculaire noir et son bec légèrement crochu. La tête et le croupion sont gris, le dos marron-roux, la queue noire, bordée de blanc, la gorge est blanche et les parties inférieures sont teintées de rose. Un tableau qui a fait surnommé ce bel oiseau le « corsaire des prairies » par le photographe animalier Fabrice Cahez. La femelle est plus terne. Ses couleurs sont brun gris. Le bandeau oculaire brun est moins net, la poitrine et le ventre sont de teinte blanc sale traversé par des ondes sombres.

 

12 mai, la construction du nid commence. Le mâle participe à la tâche. Des brindilles, des mousses, des poils, des morceaux de ficelle sont les matériaux utilisés. Ils sont prélevés à proximité de l’endroit choisi. Pour les deux couples observés, les nids sont construits à 300 mètres d’écart, pour le premier dans un buisson de ronces et d’orties, pour le second dans un bosquet d’arbustes, tous les deux sont positionnés au flanc d’une berge d’une rivière. Bien cachés dans la verdure ils sont impossible à apercevoir de l’extérieur

 

4 juin. C’est la fin de l’incubation. Elle est assurée depuis 15 jours par la femelle. Le mâle ravitaille en continu sa partenaire. Lorsqu’il rapporte une proie il ne rentre jamais directement dans le nid, mais se pose toujours sur le même perchoir à environ 1 mètre du nid. Il attend quelques minutes avant d’y pénétrer. Rentrée et sortie se font par des endroits différents. Sur une heure, le mâle apporte en moyenne 4 à 5 proies à la femelle. Il assure aussi un rôle de défense. Lorsqu’un intrus s’approche du nid, il pousse des cris intenses en continu et n’hésite pas le cas échéant à fondre sur lui, à l’exemple de ce faucon crécerelle qui s’était posé sur une branche trop près du nid. A intervalles réguliers, la femelle sort du nid pour quelques instants, elle ne s’éloigne pas et se tient sur un perchoir proche.

 

10 juin. Le mâle poursuit sa tâche de ravitaillement avec toujours le même scénario : il ne rentre jamais directement dans le nid mais se pose sur son perchoir de proximité. Il arrive quelques fois qu’il rentre et ressorte aussitôt avec sa proie dans le bec, se pose sur son perchoir et attend quelques instants avant de la proposer à nouveau, parfois sans plus de succès, il avale alors sa capture.  

 

16 juin. Le mâle ressort ponctuellement du nid en transportant un sac fécal qu’il abandonne hors du nid.

 

19 juin. Mâle et femelle sortent ensemble et assurent l’un et l’autre l’apport de nourriture à leurs petits qui ne sont toujours pas visibles (grillons – chenilles – papillons – sauterelles – libellules sont au menu)

 

3 juillet. (Les observations ne concernent plus que l’un des deux couples). Les oisillons sortent à proximité du nid. Ils sont au nombre de 3. Leur vol est encore malhabile. Ils sautillent de branche en branche. Le mâle et la femelle les alimentent assidûment.

 

6 juillet, les oisillons grossissent. Ils s’essayent à la capture de petites proies à proximité du nid. Leurs tentatives en vol échouent fréquemment. Par contre la chasse au sol est plus probante. La proie, comme pour les adultes, n’est pas digérée à terre mais sur un perchoir.

 

8 juillet, les petits restent proches les uns des autres. Ils prennent connaissance de leur environnement entre les allers et venues de leurs parents qui les nourrissent. L’un mordille des écorces de branches, l’autre fait tourner une plume dans son bec. Le troisième essaie de manger les fruits ou les pousses des arbres. Les contacts entre eux sont fréquents : petites attaques du bec, échanges de gazouillis ou de cris. Les jeunes ressemblent beaucoup à la femelle, couleurs grisâtres à la naissance qui évoluent progressivement vers des teintes brunes. Le bec des jeunes conserve par contre une teinte jaune, alors que celui de la femelle est gris-noir. La mue complète n’interviendra que sur la zone d’hivernage en Afrique.

 

10 juillet, les parents continuent à nourrir leurs petits, mais la répartition de cette tâche n’est plus égale, c’est principalement la femelle qui s’en charge. Chaque apparition de cette dernière avec une proie produit une grande excitation chez les petits. Ils frétillent, poussant des cris et battant des ailes. La grosseur des captures n’est pas toujours adaptée. Les bourdons notamment ne peuvent pas toujours être avalés. Sous les fortes chaleurs de l’été, les pies grièches cessent leurs activités matinales vers onze heures. Toute la famille rentre à l’ombre des buissons. Seul le mâle reste visible, en vigilance perché sur une haute branche. Ils ressortent en cours d’après midi.

 

Le territoire de chasse mesure environ 100 m par 100 m. C’est une prairie agrémentée ici et là de buissons et d’arbustes. Les épineux sont très présents. Le pré est bordé de piquets de clôture (utilisés comme perchoir). Le sol est une alternance d’herbes hautes et rases. Des vaches y paissent en permanence. Outre ces animaux, cohabitent des faucons crécerelles, des étourneaux, des corneilles, des grives, des hypolaïs, des fauvettes et des verdiers.

 

17 juillet, les jeunes sont toujours autant affamés, en plus de leur propre chasse ils réclament fréquemment de la nourriture à leurs parents. Ils s’approchent de l’un d’entre eux et poussent des petits gazouillis insistants. Mais ces derniers ne répondent plus systématiquement à leurs demandes.

 

27 juillet, les jeunes sont de plus en plus autonomes. Ils se nourrissent seuls. Les capacités de vol ont très nettement augmentées. Ce ne sont que poursuites rapides entre eux avec des figures de plus en plus complexes. Leur périmètre de vol s’est élargi. Leur physique (taille et poids) se rapproche de celui des adultes.

 

17 août, toute présence des Pies-grièches a disparu sur les deux sites. Elles sont partis une nuit vers leur zone d’hivernage, qu’elles atteindront en approximativement 100 jours via la Grèce, l’Egypte, le Soudan, l’Ethiopie….Elles y resteront jusqu’à la mi-mars, date de leur retour vers la zone de nidification, un voyage qui s’effectuera par une route différente de l’automne et qui passera par la Tanzanie, le Kenya, la Somalie, Israël et la Turquie avant de revenir sur l’Europe.

  

Pour prendre les photos qui illustrent ce journal d’observation j’ai eu recours à 3 types d’affût : la voiture, la tente affût et, l’implantation des nids s’y prêtant, le canoë (assis avec un simple filet). Ce dernier moyen a été le moins dérangeant pour les pies grièches. Il est possible de s’approcher à quelques mètres sans créer le moindre stress. Tout en respectant une distance suffisante avec le nid pour ne pas gêner la reproduction. Quel que soit l’affût utilisé mes arrivées sur le site se sont toujours effectuées de nuit, une heure avant le lever du jour. Pour les départs j’attendais vers le milieu de l’après-midi, une période de repli dans les buissons. Les séances d’observation et de photographie se sont étalées à fréquence très régulière sur les 3 mois de présence des pies grièches.

 

Côté matériel, j’ai utilisé une longue focale, un 500 mm sigma couplé à un Nikon D7100. J’ai couvert le déclenchement assez sonore de l’appareil par une housse anti-bruit. J’ai aussi opté pour un pied pour une meilleure stabilité.

 

Techniquement, les difficultés de la prise de vue portent sur l’exposition. Les pies grièches se perchent très souvent sur des branches, ronces, piquets sur fond de ciel. Il est nécessaire de regarder fréquemment l’histogramme de l’appareil et de choisir des valeurs de correction adaptées pour essayer d’obtenir un sujet bien exposé. Indépendamment du fond, il est nécessaire d’avoir la même vigilance pour exposer correctement l’œil du mâle et éviter qu’il ne se noie dans la couleur noire du bandeau de tête.

 

L’émotion est grande de voir les comportements des pies grièches au fil de leur développement. Leurs attitudes font très souvent penser à ceux des enfants et mon attachement pour les petits a été grandissant au fil des séances de présence sur le terrain. C’est ce que j’ai essayé de transmettre dans mes images.

 

D’où ma déception lorsque j’ai constaté que la famille était partie pour ses quartiers d’hiver, presque l’envie de partir soit même au sud de l’Afrique, observer comment ils vivent là-bas. Accomplir moi aussi la boucle, ce serait un sacré projet !

 

A défaut je n’ai plus qu’à attendre leur retour l’année prochaine.

 

 Bibliographie :

 

-          La pie-grièche écorcheur – Norbert Lefranc – Belin Eveil nature – 2004

 

-          Oiseaux nicheurs des Pays de la Loire – LPO – Delachaux et Niestlé - 2014

 


Quand un article de Alain Balthazard dans Nat’images invite à photographier le Busard Saint Martin.

Le sud saumurois, mon lieu d’habitation en Maine et Loire, est un site privilégié pour observer le Busard Saint Martin. Constitué de nombreux espaces découverts à végétation basse (champs, prairies, friches) parsemé ici ou là de parcelles boisées en régénération, le secteur offre les conditions nécessaires la vie de ce petit rapace diurne. Les densités connues en période de reproduction sur le département font état de 7,1 couples pour 100 km², en comparaison elles sont de 1,72 à 3,09 couples au niveau national. Il n’est donc pas rare de rencontrer un Busard Saint Martin au détour d’un chemin volant à un ou 2 mètres au dessus d’une lande.

 

L’hiver est la saison idéale pour facilement l’identifier et l’observer. L’autre espèce de busards, le Busard cendré, avec lequel il peut y avoir confusion, aussi présent en sud saumurois au printemps et en été, est partie en migration. En outre en hiver la population des Busards Saint Martin est encore importante. Des hivernants viennent s’ajouter aux oiseaux qui nichent en Maine et Loire et qui ne migrent pas.

 

L’esthétisme du Busard Saint Martin est très attractif pour un photographe animalier. La finesse de sa technique de vol faite d’allures ondoyantes, de brusques changements de rythme, de figures acrobatiques…,la beauté de ses couleurs de plumage, particulièrement du mâle avec une large pointe noire du bout des ailes à 5 doigts, le dessous blanc et la poitrine et la tête gris bleuté, ne peuvent laisser insensible l’amoureux de la nature. Et puis il y a l’attitude du Busard Saint Martin lorsqu’il chasse. Sa méticulosité à passer et repasser inlassablement en solitaire sur une zone ne peut que donner envie au photographe animalier d’aller à la rencontre d’un oiseau dont la démarche est un peu similaire à la sienne.

 

Mais entre l’envie et le réalisable il y un grand pas que je n’avais pas tenté de franchir avant la lecture de l’article sur le travail d’Alain Balthazard paru dans le Nat’images numéro 7 de mars/avril 2011. Les images d’accompagnement étaient peu communes. Cela a été mon top départ pour me lancer dans l’aventure. 5 ans déjà. Cet article je l’ai relu à maintes reprises pour me guider, notamment la partie sur la prise de vues.

 

Membre de la LPO je connaissais un terrain (8 hectares en friche) sur lequel le Busard Saint Martin est fréquemment observé, une zone de chasse et non de nidification. J’ai pris le parti de ne pas me disperser et de me cantonner sur ce site. J’ai commencé par affûter en voiture comme l’indiquait Alain Balthazard. J’ai fonctionné ainsi pendant plus de 2 ans. Je stationnais sur le chemin qui longe la parcelle sur des périodes de 4 à 5 heures deux fois par semaine entre octobre et février. Je travaillais encore à cette époque. Mais les résultats n’ont pas été probants. Les busards ne s’approchaient guère, volant plutôt dans le fond de la parcelle, à grande distance d’objectif. J’avais des clichés de paysage avec un petit point en vol. Mais ce temps n’a pas été inutile. Il a servi d’apprentissage pour mieux comprendre les habitudes des Busards Saint Martin. J’ai ainsi noté les directions d’entrées sur le site, les heures de passage, les lieux de survol et de pose, les relations avec les autres oiseaux, les pics de présence selon les mois…..

 

La troisième année j’ai modifié ma pratique d’affût. Fort des observations des années précédentes, j’ai utilisé un affût de toile que j’ai positionné à un endroit de passage fréquent. Je veillais à me situer à la même place d’une séance photo à une autre pour habituer les oiseaux. Ce choix a été le bon, j’ai pu réaliser les premiers clichés intéressants. Contrairement aux années précédentes, les busards s’approchaient à proximité de l’affût, sans paraitre déranger, si je me montrais discret dans les mouvements de l’appareil photo. Un 500 mm sigma monté sur un Nikon d7100.

 

Les prises de vues n’ont pas été simples. J’ai eu quelques difficultés avec l’autofocus. Il n’accroche pas toujours assez rapidement un oiseau en vol d’où des flous fréquents. Il m’a fallu aussi être constamment vigilant à l’exposition. Les busards volant à mi-hauteur sur fonds de ciel ou d’arbres, je contrôlais régulièrement l’histogramme, choisissant à chaque fois que de besoin une valeur de correction positive ou négative pour éviter de sous ou surexposer mon sujet. Autre point sensible : la gestion du couple iso/vitesse dans des conditions climatiques hivernales. Le Nikon d7100 produit du bruit numérique au-delà de 1600 iso, difficile donc de monter haut en sensibilité pour obtenir un cliché de qualité acceptable. Parallèlement pour photographier un oiseau en mouvement, éviter le flou de bougé, avec un 500 mm non stabilisé il est nécessaire de recourir à des vitesses d’exécution supérieure au 1/1000. Le choix est cornélien certain jour très brumeux. Seule solution l’utilisation d’un monopode. Un trépied n’est pas envisageable. Il nuirait à la rapidité de la prise de vue. Le changement de fenêtre de vision est en effet fréquent dans un petit affût pour suivre un oiseau en vol.

 

La quatrième année a été la plus prolifique. Ne travaillant plus, j’ai accentué ma présence sur le terrain, 4 à 5 fois par semaine avec des durées d’affût de 5 à 6 heures à chaque fois. A cette époque la venue des busards sur le site est très régulière, 3 à 4 passages par jour. Fréquemment j’ai la chance que certains stationnent 1 à 2 heures sur le site soit pour chasser, quadrillant en tous sens la parcelle soit pour se reposer. Je peux ainsi observer attentivement et avec émerveillement les pratiques de chasse et des scènes de comportement. J’essaye de varier mes clichés en photographiant dans diverses situations des mâles et des femelles adultes, des juvéniles.

 

Mais si le dimorphisme sexuel très prononcé entre le mâle adulte et la femelle facilite la distinction, il n’en est pas de même entre la femelle adulte et le juvénile. C’est plus délicat, même en s’appuyant sur des guides ornithos tant ils peuvent paraître semblables pour un néophyte. L’expérience est nécessaire. Alors quand on ne sait pas, autant s’adresser à une personne expérimentée. C’est ce que j’ai fait en me tournant vers Thierry Printemps, responsable en saumurois du suivi busards, membre de la LPO et de la mission rapaces. Les photographies sont d’excellents supports pédagogiques pour faciliter le processus d’apprentissage du repérage des distinctions entre individus. Ses commentaires m’ont aidé à progresser. Même si sur le terrain je reste encore trop captivé par la prise de vue pour être un bon observateur.

 

Automne 2015. Contrairement aux autres années, les busards sont beaucoup moins présents sur le site (plus que 1 à 2 passages par jour, voire aucun dans 30% des séances d’affût). Par ailleurs le nombre de stationnement est quasi nul. Les oiseaux se sont déplacés. C’est difficile, les séances d’affût s’éternisent. Je dois rester attentif en permanence pour ne pas manquer les rares passages de busards qui ne sont d’ailleurs pas toujours à portée d’objectif. Janvier 2016 arrive sans que j’ai pu prendre beaucoup de photographies.

 

Enfreignant ma règle de départ, j’ai essayé d’autres sites, mais sans plus de succès. Ce n’était pas mon année faste pour photographier le Busard Saint Martin. Je le regrette ; il me reste à photographier tant d’allures en vol, de scènes au sol.

 

Je repense pour me consoler à la réponse d’Alain Balthazard à la question posée par Nat’images sur les conseils à donner à un amateur : « il faut bien sûr avoir beaucoup de patience….[les busards] demandent de passer énormément de temps sur le terrain….Le busard reste libre, il va où il veut ».

 

Donc pas de découragement, il me faut faire comme le busard, repasser, repasser encore. Je reviendrais l’année prochaine. Merci Monsieur Balthazard pour vos conseils.